Le Département de la Sécurité intérieure (DHS) des États-Unis a envoyé des centaines de subpoenas administratifs à plusieurs géants du numérique, dont Google, Meta (propriétaire de Facebook et Instagram), Reddit et Discord, afin d’obtenir les informations d’identification d’utilisateurs anonymes qui critiquent l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) ou partagent des informations sur les déplacements de ses agents.
Selon une enquête publiée le 13 février par The New York Times, ces demandes portent sur des comptes pseudonymes qui ont publié des critiques contre l’agence d’immigration, signalé des opérations locales ou alerté sur la présence d’agents ICE dans des communautés. Les informations réclamées incluent les noms réels, adresses e-mail, numéros de téléphone et autres données d’identification.
Des sources gouvernementales et des employés des plateformes, s’exprimant sous couvert d’anonymat, ont confirmé au quotidien que Google, Meta et Reddit ont obtempéré à au moins certaines de ces requêtes. Discord figure également parmi les destinataires. Ces subpoenas administratifs, signés directement par le DHS sans intervention d’un juge, diffèrent des mandats judiciaires classiques et reposent sur une autorité que l’agence qualifie de « large » pour protéger la sécurité de ses officiers.
Le DHS argue que la divulgation en temps réel des positions de ses agents met en danger le personnel sur le terrain et entrave les opérations d’application des lois sur l’immigration. Cependant, cette vague de demandes marque une escalade significative par rapport à des cas antérieurs plus isolés.
En septembre 2025, le DHS avait déjà envoyé des subpoenas à Meta pour démasquer des comptes Instagram anonymes qui suivaient les activités d’ICE en Californie et en Pennsylvanie. Ces demandes avaient été contestées par l’ACLU (American Civil Liberties Union), et l’agence les avait retirées avant toute décision judiciaire. De même, en octobre 2025, une subpoena adressée à Google concernait un retraité critique des politiques du DHS ; des agents fédéraux s’étaient ensuite présentés à son domicile.
L’Electronic Frontier Foundation (EFF), organisation de défense des libertés numériques, a publié une lettre ouverte début février appelant les entreprises technologiques à résister à ces « subpoenas illégaux ». L’EFF dénonce une atteinte systématique au Premier Amendement, qui protège la liberté d’expression anonyme, et rappelle que ces outils administratifs ont été critiqués par l’inspecteur général du DHS lui-même dans des rapports antérieurs.
Les plateformes concernées ont adopté des positions prudentes. Google a déclaré examiner chaque demande, informer les utilisateurs quand c’est possible et contester celles jugées trop larges. Meta et Reddit n’ont pas détaillé publiquement leurs réponses, mais des sources indiquent une compliance partielle.
Cette affaire intervient dans un contexte de durcissement des politiques d’immigration sous l’administration actuelle, avec une multiplication des opérations d’ICE et une opposition citoyenne qui s’organise en ligne via des comptes de surveillance communautaire (« community watch ») souvent bilingues.
Pour les défenseurs des libertés civiles, il s’agit d’un test majeur : jusqu’où l’État peut-il aller pour identifier et potentiellement intimider les voix critiques sans franchir la ligne rouge de la censure ? Si la pratique se généralise, elle pourrait décourager la participation en ligne à des débats publics sensibles.
Le DHS n’a pas répondu aux demandes de commentaire du New York Times sur le volume exact ou les critères de sélection des comptes ciblés. Les entreprises tech n’ont pas non plus fourni de bilan chiffré des données transmises.
Alors que les débats sur la vie privée et la liberté d’expression s’intensifient, cette opération soulève une question lancinante : dans l’Amérique de 2026, critiquer une agence fédérale en ligne reste-t-il un droit anonyme, ou devient-il un risque calculé ?
