La mort de Renee Nicole Good, 37 ans, abattue mercredi dernier à Minneapolis par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), n’est pas un fait divers isolé. Elle s’inscrit dans une longue série de tirs mortels impliquant des agents fédéraux américains, une série marquée par un trait constant : l’absence quasi totale de poursuites pénales.
Depuis 2015, au moins 25 personnes ont été tuées lors de fusillades impliquant des agents de l’ICE. À ce jour, aucune de ces affaires n’a conduit à une inculpation criminelle. Le cas de Renee Good, mère de famille, ravive brutalement une question que les autorités américaines évitent depuis près d’une décennie : existe-t-il, pour les agents fédéraux, un espace de non-droit lorsqu’ils font usage d’une force létale ?
Les reconstitutions visuelles réalisées par plusieurs grands médias américains montrent une scène qui contredit la version officielle. L’agent Jonathan Ross a tiré à plusieurs reprises sur le véhicule de la victime, de face et de côté, en l’espace de quelques secondes. Pourtant, la Maison-Blanche et le Department of Homeland Security maintiennent la thèse de la légitime défense. Une version désormais classique, presque automatique, dans les dossiers de tirs policiers fédéraux.
Le problème est structurel. La légitime défense des agents est évaluée selon un standard de « raisonnabilité » propre aux forces de l’ordre, non aux citoyens ordinaires. Autrement dit, la perception subjective de danger par un agent suffit, dans la plupart des cas, à neutraliser toute tentative de poursuite. Les procureurs, les juges et les agences d’enquête se montrent historiquement extrêmement déférents envers les forces fédérales.
Les chiffres sont accablants. Sur les tirs documentés depuis 2015, les agents de l’ICE ont ouvert le feu au moins 19 fois sur des véhicules en mouvement, provoquant au moins dix morts. Dans plusieurs cas, les personnes abattues n’étaient pas la cible de l’opération. Certaines étaient désarmées. D’autres n’avaient aucun lien avec l’intervention en cours. Pourtant, les enquêtes se sont presque toujours conclues sans suite.
La chaîne de responsabilité est elle-même verrouillée. Lorsqu’un agent fédéral tire, l’enquête est souvent confiée au FBI. Les autorités locales ou étatiques, qui pourraient mener des poursuites indépendantes, se retirent régulièrement, invoquant des conflits de compétence ou un manque d’accès aux preuves. À Minneapolis, la Bureau of Criminal Apprehension du Minnesota s’est ainsi retiré de l’enquête dès le lendemain des faits, après que le FBI a refusé de partager les éléments du dossier.
Même lorsqu’il existe des violations claires de protocoles internes, les sanctions restent exceptionnelles. Les enquêtes disciplinaires de l’ICE sont menées en interne, sans obligation de publication des résultats. Et lorsqu’une sanction est recommandée, elle dépend du supérieur hiérarchique de l’agent, lequel peut la refuser, l’atténuer ou la laisser s’enliser dans des années de procédures.
Cette opacité est renforcée par le cadre juridique. Les agents fédéraux bénéficient d’une protection quasi totale grâce à la doctrine de l’immunité qualifiée. Deux décisions récentes de la Cour suprême ont même réduit à néant la possibilité pour les victimes ou leurs familles de poursuivre un agent fédéral pour violation des droits constitutionnels.
À cela s’ajoute désormais une protection politique assumée. La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a qualifié la victime de « terroriste domestique », une accusation que plusieurs juristes estiment infondée et destinée à justifier a posteriori l’usage de la force. Le vice-président JD Vance est allé encore plus loin, évoquant une « immunité absolue » pour les agents de l’ICE — une notion inexistante en droit, mais révélatrice de l’orientation politique actuelle.
Dans ce contexte, la justice semble de plus en plus inaccessible aux victimes de tirs fédéraux. Le temps, la lenteur des enquêtes, le silence institutionnel et la fragmentation des responsabilités éteignent progressivement toute pression publique. L’affaire Renee Good risque, comme tant d’autres avant elle, de disparaître dans les limbes administratives de l’État fédéral américain.
Ce qui se joue ici dépasse un drame individuel. C’est une question de gouvernance démocratique, de contrôle de la force publique et de responsabilité de l’État. Lorsqu’un appareil de sécurité peut tuer sans jamais rendre de comptes, ce n’est plus seulement un dysfonctionnement : c’est un système.
